"On arrête ça pour aujourd'hui, me dit Isa en esquissant un sourire. T'as la tête ailleurs, Edd le sent!"
Je me suis alors penché sur l'encolure de ma monture pour lui adresser une petite tappe amicale.
Nous étions seuls dans le manège extérieur, ce qui était plutôt rare dans ce centre équestre. Je descendu de ma monture préférée pour faire face à mon entraîneure.
"-Ils ont écrit un article dans le journal, ai-je dit à Isa en flattant le chanfrein de Edd. Celle-ci posa sa main sur mon épaule.
-Il va s'en sortir, j'en suis certaine, me réforta t-elle. C'est pas le premier cheval à être maltraité tu sais. Il a eu de la chance de vous avoir, toi et Daphnée.
-C'était horrible, m'ai-je rappellé. Tu as vu ces yeux, comme ils étaient enflés? Et ces sabots, le pauvre...
-Il est sûrement mieux où il est, me rassura t-elle.
-Il est où au juste?
-Tu sais Terry, il souffrait beaucoup...
-Oui, mais ils vont le soigner, ai-je demandé inquiète.
-Il y a de fortes chances qu'il aille à l'abattoir, me déclara t-elle. Mon souffle se coupa. Je sentit une boule me monter à la gorge, ainsi que mes yeux qui s'emplissaient d'eau. C'est plutôt rare que quelqu'un veuille reprendre un poulain dans cet état...
-Moi, je le prendrais, ai-je tout de suite répliqué. "
Isa esquissa un sourire de compassion. Elle me tappa sur l'épaule et puis nous quittions le manège.
Des larmes coulaient sur mes joues pendant que je désellais Edd.
"-Qu'est-ce que t'as Terry, me demanda Fanny innocente.
-Rien, vas t-en, ai-je grogné."
Celle-ci s'éloigna prudemment et disparue dans le box d'un cheval. Fanny devait avoir 8 ans. Au centre équestre, elle est souvent sur mes talons et aujourd'hui, elle avait compris qu'elle était mieux de m'éviter.
Daphné et moi étions ces "idoles" comme le disait si bien Isa. "Ces modèles". Cette petite blonde nous cassait souvent les pieds avec ses histoires, mais comme nous étions gentilles, Daphnée et moi, nous devions l'endurer sans dire un mot.
J'amenai Edd dans son box et j'y restai un moment. Je fixais la bête alezane que j'aimais tant.
"T'en as eu toi de la chance quand t'étais petit, lui ai-je murmuré. Tu aurais pu tomber entre les mains d'un batteur de chevaux ou d'un imbécile qui ne connait rien. Toi, tu es né ici, dans ce magnifique centre équestre, où tu as reçu un dressage et une éducation irréprochable. Tu es en santé, tu es beau, tu es intelligent...
Edd jeta un coup d'oeil désinterressé vers moi. Il mâchait paisiblement son foin sec.
Et puis... Peut-être que le poulain que j'ai vu aurait pu être beau lui aussi. Avec des kilos en plus, des sabots tout neufs... Son dressage aurait débuté cette année. Je suis certaine que je l'aurais aimé. Isa l'aurait sûrement dressé en peu de temps, il avait l'air très doux. J'aurais peut-être même pu commencer à le monter, partir en randonnée avec lui..."
"-Tu parles d'Espoir? Je me suis retournée vivement. Cette voix venait de l'entrée du box d'Edd. C'était Fanny. Je me suis soudainement sentit affreusement gênée, elle m'avait entendue parler à Edd!
-Quoi.. Euh.. Non, ai-je bagayé. Je t'avais dis de me laisser tranquille!
-T'aurais qu'à appeller au numéro affiché dans le journal pour avoir de ses nouvelles, rétorqua celle-ci.
-Mais de quoi tu parles, ai-je grogné.
-D'Espoir voyons! C'est pas de lui que tu parlais à Edd il y a quelques secondes?
-Il s'appelle Espoir maintenant, ai-je constaté avec étonnement.
-Je trouve que ça lui va bien, déclara celle-ci.
-Vas t'en Fanny, je suis de mauvaise humeur aujourd'hui...
-J'ai bien vu ça!"
Elle repartit dans l'allé des box. Je pouvais entendre ses pas résonner sur le sol de béton.
Espoir... J'ignore d'où elle a pris ce nom, mais il me plaît bien. J'ai donné un dernier baiser sur les naseaux de mon beau Edd avant de quitter l'écurie. Je restais assise dehors, attendant que ma mère vienne me chercher avec sa voiture.
Si j'appellais au numéro du journal... Il pourrait me dire où il est... Il n'est peut-être pas trop tard. Il est peut-être encore en vie. Je pourrais le sauver, moi. Il mériterait bien ça. Je pourrais travailler à la cantine du village pour payer sa pension au centre équestre... Peut-être que Daphnée voudrait m'aider elle aussi.
Quand je vis la voiture de ma mère entrer dans la cours du centre équestre, je me suis empressé d'y aller. Je me suis assise du côté passager. Ma mère semblait préoccupé, ce qui n'était pas très rare. Ma mère était monoparentale. Mon père nous avait abandonné il y a dix ans de ça. Depuis, le seul signe de vie qu'on avait de lui était une pension alimentaire à chaque mois ainsi qu'une carte avec de l'argent le jour de ma fête.
"-Maman... Tu sais, j'aimerais prendre des nouvelles du petit poulain que Daphnée et moi avions trouvé l'autre jour...
-C'est bien ma chouette, dit vaguement ma mère en ne quittant pas la route des yeux."
Ma chouette. Elle m'appellait souvent comme ça et elle savait que je détestais ça.
J'ai poussé un profond soupir et j'ouvrit la radio.
"-Comment va ton beau Edd, demanda ma mère avec un semblant d'intérêt.
Elle essayait d'être gentille, mais ma mère n'avait jamais éprouvé un réel amour pour les chevaux. En fait, elle semblait en être effrayée. Toutes les fois où elle avait dût entrer dans l'écurie du centre équestre, elle gardait les bras croisés sur elle, semblait très nerveuse et elle poussait souvent de petits rires stridents.
-Mieux que d'autres, ai-je simplement soufflé. Ces yeux semblèrent se quitter de la route une fraction de secondes pour se poser sur moi.
-Qu'est-ce qui se passe?
-Ce qui se passe, c'est qu'il y a sûrement un pauvre petit poulain sans défense qui va se ramasser dans un abattoir, ai-je grogné. C'est ça qui se passe!
Ma mère détourna ses yeux de la route durant une fraction de seconde:
-Il y a des choses pour lesquelles on ne peut rien faire chérie, tu sais...
Ces yeux me quittèrent pour reprendre la route. Je me suis contenté de soupirer et d'appuyer ma tête contre la vitre.
"On ne peut rien faire..."
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